27 mai 2010

Interview de Yann Kerloc’h, jeune cineaste français en Corée





A l’occasion de la publication sur le site visitkorea du film « Fair Tteok », j’ai voulu en savoir plus sur son réalisateur, Yann Kerloc’h, un français de 35 ans passioné par la Corée depuis des années. Il vit désormais à Séoul et a réalisé plusieurs court métrages sur la Corée.

Yann apporte un autre regard sur la culture, les paysages, les trésors visibles et invisibles de la péninsule. Ses films apportent une certaine poésie sur la Corée, ce qui ne se ressent pas toujours dans les films de voyages amateurs et encore les films promotionnels. Cela rappelle à quel point le cinéma peut être une belle opportunité pour accroître la curiosité pour une destination. Cette interview raconte son parcours, et son plaisir à filmer la Corée.

Les courts métrages de Yann Kerloc’h sont visibles en intégralité sur son blog vidéo, à l’exception d’un film de fiction de 30 minutes, Ballad of a thin man, fait à la fin de l’année dernière avec une équipe majoritairement coréenne.

Bonjour Yann, peux-tu décrire ton parcours et ta relation avec le cinéma ?
C’est une histoire sinueuse alors je la fais courte : j’ai d’abord fait l’Institut d’Etudes Politiques (Sciences po) à Rennes puis une école de Journalisme. Tout ça m’intéressait, mais à chaque fois en fait le cinéma était là, via les sujets d’exposés que je choisissais par exemple, presque toujours axés cinéma. J’ai vite travaillé comme journaliste à Libération, rubrique culture, à l’édition, puis à la rédaction rubrique télévision où j’ai fait beaucoup de critiques de séries américaines notamment. Puis j’ai travaillé dans un magazine internet sur le cinéma, qui a disparu aujourd’hui, et aussi pigiste dans divers magazines papier. En même temps, je commençais à faire du court métrage. Les premiers c’était amateur, je les trouve nuls maintenant. Je voulais voir comment le cinéma se fait jusqu’au bout, alors j’ai travaillé dans deux sociétés de production et distribution internationale de cinéma d’auteur. J’ai quitté ce travail pour me consacrer à deux choses essentielles : la réalisation et la Corée. Je voulais tenter de faire en Corée un film de fiction un peu ambitieux, j’ai donc fait ce court métrage de 30 minutes, Ballad Of a Thin Man. L’expérience m’a plu, je sais que je peux filmer ici et avec des Coréens.

Mais pourquoi la Corée ?
Ma passion pour la Corée est venue via le cinéma justement. Au lycée, en découvrant La mère porteuse 씨받이 (Shibaji) de Im Kwon-taek (1986), dont je suis un peu tombé amoureux en fait. Amoureux de l’histoire, le style, la musique, l’actrice aussi pour être très honnête. A l’époque, je ne savais rien sur la Corée, et non plus sur le cinéma asiatique, je n’avais même pas vu de kung-fu. Ce fut donc comme une révélation, puis j’ai vu, depuis 2000 environ, à peu près tous les films coréens que je pouvais voir en France en salles, en festival, et en DVD importé. A chaque fois j’y aimais beaucoup de choses. J’ai peu à peu rencontré des coréens en France. Puis j’y suis allé une fois en 2003 et après, à six reprises, plutôt pour des occasions de travail. J’ai travaillé deux ans avec le petit festival “Senef” de Séoul, qui a disparu aujourd’hui. Longue histoire vraiment. Mais cela fait aussi que j’ai ici des amis coréens que je connais depuis sept ans. Je dis souvent que c’est comme une histoire d’amour avec quelqu’un, c’est difficile à résumer. Avec ce film, Shibaji, en coup de foudre. Pourquoi tu aimes quelqu’un? Tu sais pas bien répondre en fait.

Quel est ton style cinématographique et tes inspirations artistiques ?
J’ai beaucoup de mal à résumer mon style, peut être aussi parce qu’il n’est pas défini encore, et puis tout cinéaste est le dernier à être objectif sur ses films. C’est du cinéma “d’auteur” pour sûr, plutôt drame, mais partant de là c’est vaste... J’aime mélanger les genres, les pays. J’aime des cinéastes très nombreux et variés mais notamment beaucoup d’asiatiques. C’était ma spécialité en tant que journaliste critique alors ce cinéma m’a beaucoup influencé. Pour ne citer que la Corée, Lee Chang-dong, dont j’adore les deux derniers films, Im Kwon-taek, Bong Joon-ho, Hong Sang-soo en premier. J’aime aussi beaucoup quelques cinéastes français bien sûr, mais pas les plus connus. Récemment par exemple, Claire Denis et Olivier Assayas. Parce que ce sont deux cinéastes qui voient en dehors des frontières françaises, et ont filmé en Asie.

En quoi ces dernières années liées à la Corée ont fait évoluer ton inspiration ?
En fait la Corée est une grande partie de mon inspiration en soi. Elle sera toujours là, même si je ne suis plus en Corée. La Corée symbolise plusieurs choses pour moi. C’est l’essentiel de mon rapport à la femme maintenant par exemple, on en revient à l’idée d’un lien amoureux avec le pays. C’est aussi lié à mon goût pour la politique, qui n’a jamais cessé de m’intéresser depuis Sciences Po. Surtout la Corée du Nord, cette séparation dramatique, ça me touche beaucoup pour des raisons personnelles, précises, qui se retrouve en Corée alors que rien ne semblait s’y rattacher. C’est la Corée qui est comme venue à moi, par les films et les gens, l’histoire, tout, ce n’était pas une démarche volontaire, aucun rapport avec mes origines. Donc je ne savais pas quoi “chercher” en Corée. C’est venu petit à petit. Quoi faire ici? Pourquoi venir y vivre ? J’y ai beaucoup réfléchi.

Et depuis que tu vis ici, qu’est ce qui t’intéresse dans le pays?
J’y trouve beaucoup d’amis très différents, des opportunités de travail nouvelles. Parce qu’en Corée, en fait d’abord les Coréens ne sont plus du tout des “purs” Coréens. Il y a d’abord toute cette “diaspora”, les adoptés, qui ont vécu aux USA, en Europe, et puis ceux qui ont des doubles origines, qui reviennent avec une autre culture, qui parlent deux, trois langues parfaitement. Il y a aussi tous les professeurs d’anglais. Certains sont passionnants, cultivés, donc cela donne des contacts intéressants avec les pays Anglo-saxons. Enfin les artistes Coréens s’intéressent beaucoup à la France, surtout dans le cinéma, il y a des liens très forts. Alors ils veulent travailler avec la France. Toutes ces rencontres se font très facilement, il y a un grand dynamisme, une envie réelle de partager qui donne une grande énergie. Il y a des inconvénients à travailler ici, mais pas plus qu’en France, ils sont juste différents.

Quelles sont les opportunités de travail dans le cinéma?
Avec cette facilité de rencontres, ces envies, la Corée est un vrai laboratoire pour quelque chose qui est l’avenir du cinéma, surtout d’auteur, la coproduction, le mélange des nationalités, une sorte d’internationale du cinéma. Dans le cinéma et surtout d’auteur, en fait, le monde entier travaille un peu pareil. On parle la même langue, puisque les films sont compris dans toutes les langues. C’est indispensable pour le monde ce qui se passe à travers les films. Le reste c’est juste ou trouver l’argent, et justement tu vas le chercher dans d’autres pays aussi grâce à la coproduction. Et la Corée a aussi de l’argent, quand même. Elle a un dynamisme économique dingue. La France est lente, compliquée, c’est incroyable parfois comme les choses peuvent y être difficiles. Voilà une dernière raison pour être venu en Corée : j’en avais un peu ras le bol de la France. ça veut pas dire que j’y retournerai pas évidemment, mais j’avais comme besoin d’un break dans ce couple-là...

Quel est le plus intéressant à filmer en Corée ?
En fait un cinéaste filme ce qui l’intéresse, ce qu’il l’aime. J’aime la Corée donc j’aime la filmer. Je trouve les coréens très beaux, les coréennes donc, en particulier, pour ne pas se le cacher :-). Une élégance, une dignité incroyable. Cela a rien à voir avec la richesse, la beauté plastique, chirurgie esthétique etc. Pour donner un exemple dans des acteurs connus, je trouve très beau Choi Min-sik, le héros de Oldboy. La Corée en elle-même a des paysages et des montagnes magnifiques. Et j’aime aussi les mélanges très anarchiques d’architecture dans les villes. Ce n’est pas beau en soi, mais peut être parce que je trouve un coté très vivant, en perpétuel mouvement, jamais figé. Les vieilles villes européennes ça peut être très joli à regarder, mais en fait je leur trouve un côté figé, un peu triste, mort. Et puis en Corée il y a plein de choses en bois, ça c’est merveilleux. C’est vivant, chaleureux, beau comme une personne. L’Europe, en fait c’est le continent de la pierre, sauf en Scandinavie qui est justement l’autre endroit que j’aime en Europe.

Quel est le moins intéressant ?
Il y a pleins d’endroits très moches en fait, mais il suffit de les regarder différemment. C’est comme partout. On dit que Paris est beau, sauf que c’est une ville super sale par exemple. Séoul, le plus grand défaut pour filmer, c’est le bruit. N’importe quelle heure dans certains quartiers, n’importe quelle saison, il y a toujours un truc qui fait du bruit.

Mais le « bruit » c’est aussi du son... intéressant en cinéma, non ?
Oui en fait, ce que je disais est finalement juste du point de vue des dialogues, parce que sinon il y a un mélange de sons extraordinaires. Pour Ballad of a thin man j’ai adoré l’enregistrement de certains sons, c’est toujours très riche. Et puis j’adore comment sonne la langue coréenne, alors oui, vive les bruits de Séoul !

Pour terminer cette interview, peux-tu nous en dire plus quels sont tes projets futurs ?
Je prépare deux trois films de fictions. Un tout petit court un peu conceptuel en Corée, et j’ai une idée pour un court en France mais toujours lié à la Corée (une coréenne vivant en France), enfin un long métrage situé en Corée. En parallèle, je fais pleins de choses, un peu « institutionnel » ou « promo » pour l’argent, je filme beaucoup de musique aussi. J’ai besoin de plus de travail régulier, qui paye, ce qui est toujours difficile quand tu choisis le cinéma... Il se profile aussi la création d’une société de production en France, pour travailler mieux avec la Corée. Ici, je peux m’appuyer sur quelques amis qui ont des sociétés de production.


● Les court métrages de Yann Kerloc’h sont visibles sur son blog video.
● Yann Kerloc’h peut être contacté à cette adresse : yann.kerloch@free.fr
● Interview sur son court métrage “Fair Tteok”, sur le site visitkorea.

Aucun commentaire: